CHAPITRE 1
L’inquiétude permanente.
Ce sentiment que tout pourrait basculer instantanément. Cette impression incessante de pouvoir tout perdre en moins d’une fraction de seconde. Cette sensation qui vous prend aux tripes et vous prive de sommeil.
L’inquiétude permanente, je l’ai découverte il y a plus de vingt ans. Je l’ai vue grandir en moi jour après jour, des années durant. Elle a saisi mon esprit et m’a empoissonnée jusqu’à la moelle. J’ai gardé les yeux grands ouverts, nuit après nuit, fixant toujours et encore ce visage, le visage de celui pour qui j’avais si peur. Il était brun, ses yeux l’étaient aussi. Lorsque l’on s’en approchait de très près, sa mâchoire carrée laissait apparaître les traces de son dernier rasage. Sa moustache pourtant si commune à notre époque — dans les années quatre-vingt — avait le don de sublimer ses lèvres charnues. Ses sourcils épais et son menton rond donnaient à ce visage tout son caractère.
J’avais rencontré mon mari bien des années plus tôt, tandis que j’étais en Colombie pour honorer un déplacement professionnel. Nous avions fait connaissance dans un bar, présentés par une connaissance professionnelle commune, le colonel Ignacio Castrillo. Il était américain, un agent de la DEA (Drug Enforcement Administration). Il dédiait sa vie à traquer ceux qui, avec de la drogue, savaient mieux que quiconque comment mettre un pays à feu et sang. J’avais signé pour son quotidien, l’épousant cinq ans plus tard. Ma vie en France avait prit fin sans délai, me voyant instantanément incapable de m’éloigner de l’homme avec qui — je le savais — je finirais mes jours.
Dans son métier, Alejandro n’était pas des plus appréciés. Son air nonchalant et indifférent lui collait à la peau, ce qui avait tendance à frustrer ses collègues. Il détestait perdre du temps, les réunions l’agaçaient et il n’était pas non plus très organisé. Malgré son tempérament, c’était toujours vers lui que l’on se tournait en cas d’urgence ou de dilemme. Doté d’un grand sens de l’initiative, il prenait facilement les choses en main. Parmi les agents américain envoyés en Colombie, Alejandro était celui qui s’était le mieux acclimaté. Grâce à ses origines chiliennes il parlait parfaitement l’espagnol, un atout qui lui avait permis de se créer un réseau d’informateurs hors du commun. Ses premières années en Colombie avaient été marquées par de petites opérations contre des trafics de cannabis. Il saisissait régulièrement plusieurs kilos dans les sacs d’adolescents, dans les rues, ou dans diverses fiestas en ville. C’est à la fin des années quatre-vingt que nous avons commencé à parler de narcotraficants. Avec la cocaïne sont arrivés les conflits et la violence, poussant la DEA à renforcer ses effectifs déployés dans le pays. Alejandro qui, jusqu’ici avait toujours travaillé seul, s’est vu affubler d’un nouveau coéquipier.
Nous vivions à Bogota, dans l’appartement de fonction qui avait été attribué à Alejandro lors de sa mutation. La rue était calme, un peu excentrée du centre-ville. Situé au rez-de-chaussée d’un immeuble de trois étages, notre logement était loin d’être inconfortable. Nous disposions d’une belle salle à manger aux tons marrons dotée d’un magnifique comptoir de bar en chêne sombre. De plus, elle était garnie d’immenses fenêtres donnant sur le trottoir. La cuisine était surélevée par une estrade, la coupant du reste de la pièce. La chambre, tapissée de violet, donnait accès à une petite salle de bain. Ici, je m’étais tout de suite sentie comme chez moi.
La majeure partie de la drogue fabriquée en Colombie n’avait pas vocation a y rester. Les trafiquants rivalisaient d’ingéniosité pour l’exporter vers le nouveau consommateur principal du continent, les États-Unis. New York et Miami raffolaient de la cocaïne, cette marchandise était devenue en quelques mois la plus grosse préoccupation du gouvernement américain. L’explication ? En 1986, un narcotraficant dénommé Pedro Biraben fit une découverte lors d’un voyage au Pérou avec sa femme. Fils d’une famille modeste de commerçants, il avait commencé adolescent à se lancer dans la contrebande grâce aux produits importés par le magasin de ses parents. Petit à petit — et après quelques passages succincts par la case prison — il avait développé son business d’abord avec les cigarettes puis avec l’herbe. Ses affaires lui rapportaient des centaines de milliers d’euros, ce qui lui avait permis de s’offrir une grande maison sur les hauteurs de sa ville natale, Medellin. Il vivait une vie tranquille, voyageait régulièrement avec sa femme qui, de temps à autre, lui donnait un coup de main côté logistique. Lors d’une escapade dans la jungle péruvienne, ils découvrirent l’élément qui changerait leur destin… et qui le lierait au nôtre. Dans les années soixante-dix, les péruviens avaient élaboré une recette miracle permettant de transformer les extraits d’une plante, en une puissante substance hallucinogène. Grâce aux feuilles de celle-ci, la dénommée Erythroxylum coca, ils obtenaient une sorte de pâte qu’ils laissaient sécher. De ce processus, ils tiraient la fameuse poudre de cocaïne. Lorsqu’ils la consommèrent, ils comprirent la puissance du produit qu’ils avaient entre les mains. Les effets euphorisants que provoquait la coke lorsqu’elle était consommée par un être humain étaient addictifs. Ils décidèrent alors de créer un marché pour leur produit. Cependant, la croissance folle du nombre de laboratoires dans la jungle dédiés à la cocaïne fut rapidement repérée et stoppée par le gouvernement du pays. C’est ainsi que Biraben, intrigué par l’histoire qu’il avait entendu aux informations télévisées, décida d’aller faire un petit périple sous la canopée péruvienne. Là-bas, il trouva un allié de taille, « El fabricante » (le fabriquant). Dès son retour à Medellin, Pedro organisa les transports pour que la pâte péruvienne soit acheminée sans encombre jusqu’à ses laboratoires flambants neufs disséminés partout en ville. Chaque gramme de poudre vendu lui rapporterait onze dollars aux États-Unis. C’était bien plus d’argent au kilo qu’il n’avait jamais pu obtenir avec sa contrebande.
Au départ, l’entreprise resta familiale. Bien que de nombreux colombiens travaillaient pour transformer la coke et l’emballer, Biraben tenait à être entouré de personnes de confiance. Sa femme Nerea, « la tactica » (la tacticienne), l’aidait à trouver les routes pour faire passer la marchandise et trouvait également des manières créatives de la dissimuler. Sa sœur Marissa, mettait en œuvre les idées de Nerea et son beau frère Fabio — qui avait toujours dirigé les opérations des business de Pedro — garda son rôle. Pour défendre son empire, Biraben avait fait recruter des hommes de main que les colombiens appelaient communément « sicarios ». Âgés en moyenne entre vingt et trente-cinq ans, les sicarios juraient loyauté au « patron », qu’ils devaient être capable de protéger en toutes circonstances, que ce soit avec une arme ou lors d’un interrogatoire. Ils n’obéissaient à aucune règle et pouvaient servir Pedro de diverses manières selon les besoins. Ils surveillaient les laboratoires et les propriétés, faisaient les voyages avec la marchandise ou les recettes des ventes et tuaient selon les ordres. Grâce à son argent, Biraben pouvait tout acheter, y compris les gens. Cela valait pour ses hommes de main, mais c’était aussi le cas pour de nombreux policiers, membres éminents de la justice et du gouvernement du pays. Il avait des contacts partout et savait faire fermer les yeux à n’importe qui, plus ou moins radicalement. C’est ainsi qu’en quelques mois à peine, les premiers américains ont eu accès à sa drogue. Très vite, la demande a explosé, demandant à Biraben de nouveaux efforts pour faire passer la marchandise aux frontières. La voie aérienne lui semblant la plus efficace, il demanda à ses sicarios de recruter des mules qui porteraient — de diverses manières — la coke d’un pays à l’autre. Progressivement, les cargaisons d’importations en provenance de Colombie furent empoisonnées par le trafic. Quel que soit le produit, Pedro trouvait un moyen d’y cacher la poudre.
L’année qui suivit, en 1987, le taux de criminalité explosa dans la capitale du pays de l’oncle Sam. En-dehors des centaines de morts dues à des overdoses de cocaïne, il y avait également celles qui avaient été provoquées par des armes à feu. Les conflits qu’engendraient les ventes étaient légion et souvent, les victimes étaient de jeunes adolescents. C’est en faisant ce constat que John Spick prit la décision de migrer au plus près de la source de cette catastrophe. Âgé de 36 ans, il vivait seul avec sa fille depuis que sa femme l’avait quitté pour un autre homme. Lorsqu’elle s’était remariée, Lara leur fille unique, émit le souhait de retourner vivre avec son père. Un soir, alors qu’il allait partir du travail, il reçut un appel paniqué de Lara. Quand il finit par la localiser, il la retrouva au sol, accroupie à côté du cadavre de son petit ami âgé de 16 ans. L’adolescent avait eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et avait surpris un de ses camarades revendant de la cocaïne en sachets. Le délinquant, armé, avait tiré sans réfléchir aux conséquences et s’était enfui. Accablé par le traumatisme de sa petite fille, la prunelle de ses yeux, John décida qu’il était de son devoir d’empêcher une telle chose de se reproduire et d’emmener Lara loin de ce souvenir. Il demanda une mutation et en moins de deux semaines, ils s’envolaient pour la Colombie. On leur attribua le logement du premier étage de l’immeuble dans lequel Alejandro et moi habitions. Mais pour le moment, la seule information dont nous disposions — grâce à l’immense intérêt de mon mari — c’était que cet homme arriverait le lendemain matin des États-Unis.
CHAPITRE 2
Comme chaque matin depuis des années, je sortais de la chambre à coucher dix minutes après mon mari. En passant la porte je le regardais, adossé contre la paillasse de la cuisine, vêtu comme à son habitude d’un jean bleu délavé et d’une chemise à manches courtes. Le rituel était toujours le même, à 6h30 il se levait, déposait un baiser sur mon front pour me réveiller et faisait sa toilette avant de quitter la chambre. Ensuite, il allumait la télévision pour regarder les informations du matin et se dirigeait vers la machine à café. Pendant que je me préparais à mon tour, il remplissait une tasse et en buvait la moitié. Lorsque je finissais par sortir, il me regardait le rejoindre en souriant. Après m’avoir complimenté, il m’embrasait et me serrait fort contre lui et enfin, il me donnait sa tasse de café. Ce matin-là à la télévision, les programmes s’attardaient sur l’incroyable don réalisé par un certain Pedro Biraben. Le business man jusqu’ici encore inconnu du grand public avait annoncé, lors d’une visite dans l’un des quartiers les plus pauvres de Medellin, qu’il lancerait d’ici peu la reconstruction de nombreux bâtiments. Pour le peuple colombien, l’arrivée sur scène de cet homme était perçue comme une véritable bénédiction. En vérité, la raison qui se cachait derrière ce projet était toute autre. Depuis qu’il avait mis un premier pied dans le business de la cocaïne, Pedro avait découvert petit à petit les contrariétés qui allaient de pair avec cette entreprise. En-dehors de la difficulté qu’engendrait la nécessité de faire passer en toute illégalité la drogue par les frontières en de quantités toujours plus importantes, il existait un autre problème. Une fois vendu, le kilo de coke avait tendance à se démultiplier question volume. S’il fallait à Biraben des dizaines d’entrepôts pour cacher sa marchandise, il lui aurait fallu des milliers de hangars pour stocker l’argent généré par les ventes. Les mois passant, il avait dû trouver un stratagème pour entreposer les milliards de dollars de recette. Au départ, il acheta des maisons et des appartements et disposait dans les murs et les greniers des dizaines de milliers de dollars. Puis il commença à investir dans l’immobilier et les entreprises en achetant nombre d’immeubles, villas et actions d’entreprises. Ayant encore trop d’argent en sa possession, il se lança dans la construction de quartiers entiers pour les pauvres gens de Medellin. Du reste, l’immense surplus de billets fut enterré dans les champs, la jungle et les montagnes. En peu de temps, Pedro Biraben était devenu le principal propriétaire de terrains sur les environs de sa ville natale. Si le peuple colombien ne se posait pas encore de questions sur lui, Alejandro voyait déjà très clair dans son jeu.
— Regarde-le, souffla-t-il, le grand seigneur colombien. Combien de temps les gens ignoreront-ils encore que c’est un putain de narco.
— Tu sais, je pense que pour eux cela importe peu. Pour l’instant ce qu’ils veulent c’est avoir un toit au-dessus de leur tête et des cliniques où se faire soigner.
— Bientôt il faudra construire des hôpitaux et des morgues par dizaines pour espérer pallier à la violence que ce fils de pute est en train de faire éclater.
— J’ai entendu dire que des laboratoires avaient été découverts dans la jungle.
— Oui, c’est Castrillo qui est tombé là-dessus en suivant un sicario, apparemment ça commence à poser problème avec la guérilla.
— Pourquoi ça ? Je suppose que Biraben est suffisamment intelligent pour les dissimuler le plus loin possible des endroits accessibles.
— Sauf qu’avec les expéditions menées ces dernières années contre les guérilleros, ils n’ont guère eu le choix que de reculer plus profond dans la jungle eux aussi. Et visiblement les communistes ne sont pas fans des idées de Biraben.
— Donc ils l’attaquent.
— Exactement, et vu le caractère que semble avoir Pedro, je pense qu’il ne va pas se laisser faire longtemps.
— Dans un sens ça risque de plaire aux américains, et aussi au gouvernement colombien.
— Ils vont devoir faire un choix dans leurs combats dans ce cas. En attendant le mien est déjà fait, j’y vais mi amor, on se voit ce soir.
— Tu vas chercher ton nouveau binôme à l’aéroport ? dis-je un sourire en coin.
— Tu plaisantes, il viendra lui-même jusqu’au bureau, je suis pas son guide touristique.
— Eh, sois sympa avec lui. Il débarque dans un pays qu’il ne connaît pas, se voit affubler d’un coéquipier peu commode et en plus, en bon américain, je suis sûre qu’il ne parlera pas espagnol.
— Tu sais que je t’ai épousée pour ne pas avoir à être sympa avec les gens, c’est toi qui compenses cette tare dans notre couple.
Il saisit ses clés et se retourna pour me dire au revoir. En le rejoignant près de la porte d’entrée, j’attrapais ses lunettes de soleil sur le meuble à chaussures.
— Je rectifie, lançais-je en posant ses lunettes sur son nez, moi je t’ai épousé pour faire disparaître cette tare de ton caractère.
— Tu pourras toujours dire que tu as essayé, répondit-il avant de m’embrasser pour m’empêcher de rétorquer. Je t’aime mi amor, rejoins-moi au bar.
— Seulement si tu invites ton coéquipier à venir avec nous.
— Tu t’en mordras les doigts.
— Aller file , fais attention à toi, je t’aime mon cœur.
Je le serrais dans les bras une dernière fois et le laissais fermer la porte derrière lui. Bien que le regarder partir était habituel, il était toujours aussi difficile de devoir nous séparer tout en sachant ce qu’il pourrait se passer au cours de sa journée. Conscients de l’inquiétude que le métier d’Alejandro pourrait créer dans notre couple, nous avions préalablement convenu d’un accord. Après qu’il m’ait expliqué de quoi était fait son quotidien, j’avais très vite compris que je risquais d’être confrontée à de nombreuses catastrophes. Lorsqu’un agent se mêle des histoires de cartels de la drogue, les risques d’enlèvement, de torture ou d’assassinat — entre autres — sont élevés. J’ai donc décidé qu’afin de pouvoir réagir au mieux dans ce genre de situations, je devais être au courant de chaque détail concernant le travail de mon mari. Telle était ma condition principale avant d’accepter de lier ma vie à la sienne. À cette table bien des années plus tôt, il avait promis de ne jamais rien me cacher, et de toujours garder le contact par téléphone, avant et après ses missions.
Au milieu de journée, la sonnerie du téléphone du salon se fit entendre. Occupée à vider les placards des nombreux produits périmés qui s’étaient entassés dans les placards de la cuisine ces dernières semaines, je lâchais immédiatement les conserves que j’avais en main pour répondre à l’appel.
— Campuzano ?
— Holà mi amor, c’est moi. Un indic vient de me donner une info importante, je pense que le programme de la journée va être un peu perturbé.
— Dis-moi chéri ?
— Les raisons de leur déplacement son un peu floues mais apparemment les narcos doivent se regrouper ce soir à Medellin. J’ai vu l’ambassadeur et nous aussi on se joint à la fête.
— La fête, un sommet entre narcos c’est si joyeux que ça ?
— Disons qu’ils ont de nombreuses invitées qui elles, ont plus tendance à consommer de la drogue qu’à en vendre.
— Je vois, c’est comme toujours d’une élégance sans pareille chez eux. Comment as-tu eu cette info ?
— Je…
Son ton était hésitant, j’avais senti dès le début de notre discussion que quelque chose le turlupinait.
— Il se pourrait que l’indic soit plutôt une indic, reprit-il.
— Une des invitées ?
— Oui, répondit-il franchement.
Je laissais passer quelques secondes sans dire un mot. Le passé d’Alejandro n’avait jamais été un secret pour moi et j’y avais déjà été confrontée à de nombreuses reprises. Comme tout le monde le savait, il y avait une véritable raison s’il était l’agent de la DEA doté du meilleur réseau d’informateurs. Contrairement à la majorité de ses pairs, il était arrivé seul en Colombie. En l’absence de femme, de famille ou d’enfants, il avait mené durant de longues années une vie dont il n’était pas fier. Son caractère renfermé l’avait poussé à chercher du réconfort là où personne ne lui demanderait d’exprimer sa vulnérabilité face à certaines parties de son quotidien. Et ceci s’était traduit par de récurrentes visites dans les bordels de la ville.
— Pourquoi te donne t’elle ce tuyau ?
— Elle veut un visa et je lui ai dit il y a des années que le seul moyen pour que je puisse l’aider c’était qu’elle me donne une grosse info.
— Tu lui fais confiance ?
— Je comprends ce que tu veux dire, mais sincèrement je ne vois pas quel intérêt elle aurait à me jeter dans un piège. Malgré tout, comme on n’en est pas sûrs, on va se contenter d’assister à leur rendez-vous de loin.
— Tu as raison c’est plus prudent, Castrillo est de la partie ?
— Comme toujours quand il s’agit de Medellin !
— Si tu savais ce que je serais prête à donner pour voir sa tête quand tu lui présenteras ton nouveau coéquipier.
— J’ai hâte de voir ça moi aussi, je pense que le pauvre gars va avoir du fil à retordre avant qu’il ne se mette à parler anglais devant lui.
— On ne devrait jamais vous laisser tous les deux, vous êtes ingérables.
— C’est encore pire quand tu es là, dit-il en riant. Je risque de rentrer tard mi amor, je te tiens au courant mais si tu es fatiguée vas te coucher d’accord ?
— Je me demande combien d’années te faudra-t-il encore pour comprendre que je suis incapable de dormir sans nouvelles de mon mari. Je t’attendrais chéri, fais attention, te quiero mucho.
— Te lo prometo, te quiero mi amor.
Sa part du contrat étant réglée, Alejandro quitta les bureaux de la DEA à Bogota et rejoint le tarmac de l’aéroport militaire accompagné de son coéquipier fraîchement arrivé. L’hélicoptère se posa sur le camp d’entraînement de l’armée au cœur de Medellin. Sur place, le colonel Ignacio Castrillo se tenait prêt à accueillir ses visiteurs. Dirigeant des forces armées militaires dépêchées sur le territoire d’Antioquia depuis cinq ans, Ignacio était et avait toujours été un soldat exemplaire aux idées très arrêtées. Sa carrure baraquée et son visage sérieux complétaient à la perfection l’attirail dont il était équipé. Si d’apparence ceux qui le croisaient avaient tendance à le trouver sévère, ceux qui le connaissaient savaient qu’il était bien au contraire l’homme le plus généreux qui puisse être. Tout comme Alejandro, il détestait perdre son temps et avait un seuil de tolérance relativement peu élevé, ce qui faisait d’eux de très bons partenaires d’action. En-dehors du contexte professionnel, leurs âges proches les avaient également rapprochés. Lorsqu’ils se croisaient, il était difficile pour eux de résister à une petite virée nocturne dans les bars. C’était au cours d’une de ces soirées qu’Ignacio m’avait présentée à Alejandro. Bien qu’il soit désormais père de deux enfants, il avait toujours tenu à garder ce sas de décompression. Lorsqu’il descendit de l’hélico, Alejandro se dirigea vers son ami pour le saluer, mais le regard de celui-ci était dirigé vers une tout autre personne.
— Quién es ? lança-t-il.
— Je te présente mon coéquipier, John Spick, continua Alejandro en espagnol, il est arrivé ce matin.
— Qu’est ce qui t’arrive Campuzano tu sais plus bosser ou quoi ?
— Oh tu sais, cette nouveauté ne m’enchante pas non plus.
— Il est obligé de venir avec nous ?
Alejandro grimaça en haussant les épaules.
— Il faut bien.
— Je veux pas qu’il traîne dans mes pattes, sinon je le jette sur le bord de la route.
— Tu sais que c’est en planque qu’on va ?
— Je suis au courant, mais s’il me plaît pas je peux m’occuper du problème bien avant d’en arriver là.
— Rose a dit qu’il fallait être sympa.
— Tais-toi Campuzano, elle t’a corrompu parce que tu l’as eu en face de toi, moi je peux encore faire face.
— Arrête tes bêtises, t’auras pas le choix quand il viendra au bar avec nous.
— Seulement s’il est pas blessé, perdu ou mort d’ici là.
Tandis qu’Alejandro s’asseyait sur le siège passager du 4×4 du colonel Castrillo, John le saluait enfin. Faute d’accueil plus chaleureux, ils montèrent en voiture et se dirigeaient vers le lieu indiqué par l’informatrice. Il n’était encore que dix-sept heures mais ils devaient arriver bien avant les narcos pour ne pas risquer d’être repérés. Le rendez-vous devait se tenir dans le restaurant d’un des quartiers les moins modestes de la ville. Castrillo était venu se familiariser avec l’endroit en début de journée et en avait profité pour réserver une chambre dans un hôtel de la rue faisant face au restaurant. Ainsi, bien positionnés par rapport aux cibles, ils pourraient les voir arriver et repartir. L’endroit avait été privatisé une semaine à l’avance par les narcos — très probablement pour des mesures de confidentialité — ce qui voulait aussi dire que des sicarios devaient surveiller les alentours. C’est pour cette raison que la discrétion était de mise lors de la mission. Rétrospectivement, si nous avions su à quel point l’escalade qu’engendrerait cette réunion serait catastrophique — mais aussi à quel point les narcos et ceux qui les traquaient oublieraient les règles quelques années plus tard — nous aurions tous été d’accord pour faire exploser une bombe dans le restaurant ce soir-là. Cependant, notre histoire a été toute autre. Comme prévu, les premiers hommes firent leur apparition sur les coups de vingt heures dans des voitures de luxe. Le nez collé derrière la fenêtre de la chambre, Alejandro et ses deux acolytes tentaient d’identifier le visage des invités.
— Lui c’est El fabricante, dit Alejandro, ne rate pas les photos John ça servira aux renseignements péruviens.
— Le type derrière c’est Maverick, mes gars ont réussi à avoir des photos de lui chargeant de la drogue dans son avion.
— Et voilà Carlos Pinçon, le comptable de Pedro, et sur le siège passager c’est son avocat.
— Attendez je connais le type dans la Porsche, dit John, il est à la tête de plusieurs cliniques privées aux États-Unis.
Une dizaine de voitures défilèrent encore devant la porte de l’hôtel jusqu’à ce que l’homme tant attendu ne fasse son apparition. Tandis que tous étaient rentrés dans le restaurant, une décapotable BMW grise s’avança devant les marches de l’entrée. Au volant, Fabio Henao conduisant son beau-frère, Pedro Biraben. Vêtu d’une chemise à moitié boutonnée, il descendit — semble-t-il péniblement — de la voiture.
— Regarde-le ce fils de pute, il lui faudrait presque un treuil pour descendre, lança Alejandro.
— Il est pas gros mais il a pas l’air très dégourdi, répondit John.
— C’est certainement pour ça qu’il a besoin d’autant de monde pour ses affaires, je pense que tout le monde est là cette fois.
— Reste plus qu’à attendre, dit Castrillo en s’asseyant sur le lit. Au fait Campuzano, comment tu as eu l’info ?
— C’est une des putes qu’ils ont fait venir qui m’a prévenu.
— Comment-elle l’a pris ?
— Rose ? Elle n’a trop rien dit mais je sais qu’elle n’aime pas ça, elle a toujours peur que les intentions ne soient pas bonnes.
— Elle a raison, si elle peut trahir un homme qui serait capable de la tuer s’il apprenait qu’elle a parlé, elle peut aussi avoir pris de l’argent pour piéger la DEA.
— Sincèrement je pense qu’elle a vraiment besoin d’un visa, ça fait des années qu’elle essaye alors cette fois elle est prête à tout pour l’obtenir une bonne fois pour toutes.
Après plus de trois heures d’attente, les premiers narcos sortirent ensemble du restaurant.
— Je croyais que les putes devaient venir ? On les a pas vu entrer ou quoi ? demanda John.
— À mon avis, ils vont aller continuer la soirée ailleurs.
— Alors dans ce cas nous aussi, dit Ignacio. Alejandro tu viens avec moi ?
Il acquiesça d’un signe de tête.
— Toi gringo tu restes là, appelle nous si jamais y’a du mouvement.
Castrillo était bien décidé à ne pas s’encombrer d’un homme qu’il ne connaissait pas et en qui il n’avait aucune confiance. Lui et Alejandro l’abandonnèrent donc sur place et prirent le 4×4 pour suivre le groupe qui venait de partir. Le convoi les guida pendant plusieurs minutes à travers la ville jusqu’à une immense villa sur les collines. De loin, ils pouvaient déjà apercevoir les premières filles vulgairement habillées qui se trémoussaient devant la maison. Ignacio coupa le moteur pour se garer sur le bord du trottoir. De manière générale, ces moments d’attente et d’observation étaient plus que frustrants. Même si c’était très utile pour se tenir au courant des actions en cours, il était rare que cela ait une véritable utilité. Parfois ils arrivaient à attraper un sicario au détour d’une rue, parfois ils glanaient un nouvel informateur, mais cette fois-ci la planque allait tourner au vinaigre. Toc toc. Alejandro tourna la tête vers la vitre. Un homme noir se tenait près de la portière, un sicario. Tenant une arme dans sa main droite il fit signe de descendre de la voiture. Castrillo et Alejandro se regardèrent et comprirent qu’ils n’avaient guère le choix. La main sur leur arme de service, ils sortirent du véhicule avec méfiance.
— Vous êtes qui bande d’enfoirés ?
— Alejandro Campuzano, agent de la DEA et voici le colonel Ignacio Castrillo, commandant des forces spéciales.
— Et quoi, vous comptez entrer ?
— Il n’y a que nous deux ici, nous ne comptions pas intervenir.
Alejandro savait qu’il valait mieux jouer franc jeu dans ce genre de situation, il décidait de garder son calme et de ne pas sortir son arme le premier. S’ils tuaient l’homme de main, ils se feraient repérer et risquaient d’être attaqués, et dans le cas contraire ils pouvaient peut-être négocier. Le sicario sorti un talkie-walkie.
— Les gars il y a deux flics en planque à l’extérieur.
— Écoute mec on est pas là pour se battre, on…
— Qui vous a dit qu’on était là ? le coupa-t-il.
— Personne, on a eu l’information par nous-même.
— C’est les putes c’est ça ? C’est elles qui vous ont prévenu ?
Il reprit son talkie-walkie. Alejandro fit un pas en avant pour le stopper mais il pointa son arme en sa direction menaçant de tirer.
— C’est une des putes qui les ont prévenus, descendez-les.
— Eh eh attendez, on ne savait même pas qu’elles étaient là !
Avant d’avoir le temps de négocier quoi que ce soit, une dizaine de coups de feux résonnèrent dans la rue. Alejandro sentit son corps se relâcher instantanément. Un dernier coup de feu retentit derrière lui, le sicario tomba à ses pieds.
— Monte dans la voiture ! hurla Castrillo.
Sous le choc, il ne savait plus quoi faire. Ses jambes étaient figées et son regard était fixé vers la villa.
— Campuzano magne, sinon on ne sera pas assez nombreux pour se défendre cette fois.
Il finit par s’exécuter. Ignacio démarra en trombe pour s’enfuir le plus loin possible. Dans un silence de marbre, ils prirent le chemin de la base militaire. Spick attendait d’ores et déjà dans l’hélicoptère après avoir été ramené par un des hommes du colonel. Dès leur retour, Alejandro quitta le 4×4 et le rejoignit sans dire un mot.
— Il s’est passé quoi ? demanda nonchalamment John.
— C’est pas le moment.
— Tu te fous de ma gueule ? Tu me laisses en plan et en plus tu veux pas me dire ce qui s’est passé ?
— J’ai dit que c’était pas le moment mec.
— Ouais bah moment ou pas, j’en ai rien à battre, je suis pas une putain de plante verte.
Alejandro tentait de contenir ses nerfs pour ne pas lui refaire le portrait.
— Quoi qu’est ce que tu veux savoir ? Qu’ils ont tué toutes les putes ? C’est ça que tu voulais savoir ?
— Non, moi ce que je veux savoir c’est pourquoi c’est un des gars de Castrillo qui vient me chercher quinze plombes plus tard pour que vous puissiez faire vos conneries. Si je dois être ton coéquipier je veux être là en toutes circonstances.
— C’est noté, lança Alejandro pour couper court à la discussion.
Le reste du voyage se fit en silence. Alejandro se détestait d’avoir commis une telle faute. S’ils avaient été moins gourmands, son informatrice serait encore en vie et aurait pu obtenir son visa pour les États-Unis. Pour la première fois de sa carrière, il savait que quelqu’un avait été tué par sa faute. Il arrivait que les erreurs de jugement puissent causer des catastrophes dans ces missions, mais cette fois ça avait été de la pure inattention. Et ce raté avait causé la mort d’une dizaine de jeunes femmes. Lorsqu’il rentra à la maison, je décidais de respecter son mutisme et le laissais se coucher en paix. Ignacio avait téléphoné pour me raconter les événements de la soirée et je savais à quel point mon mari serait affecté. En le serrant très fort dans mes bras, je me contentais pour cette fois du soulagement de le sentir contre de moi.