EXTRAIT — Le journal intime d’une reporter de guerre

Résumé

Découvrez l’histoire d’Élisabeth Sertand, jeune reporter de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale. Marquée par la perte de ses parents et la disparition de son frère envoyé au front.

Entre faits historiques, histoire d’amour et d’amitié et épreuves difficiles, Élisabeth apprend à naviguer dans un monde bouleversé par les affrontements.

Un récit où mémoire et émotions se mêlent, pour donner voix à une destinée singulière au cœur de l’Histoire.

POURQUOI CETTE HISTOIRE ?

Cette histoire mêle réalité et fiction. Elle contient des fragments de ma propre vie ainsi que des anecdotes transmises par mes arrière-grands-parents. N’étant pas encore prête à écrire directement mon histoire, j’ai choisi la voie de la romance : une manière d’exprimer ce que j’avais sur le cœur, tout en gardant une part de pudeur.

  • Roman historique
  • Fiction
  • Anecdotes de famille

EXTRAIT 1 — Vendredi 27 juillet 1945, 21h environ

En poussant la porte de la rédaction après une longue journée de travail, je découvrais une rue plongée dans une lumière orangée. Il se faisait déjà tard et le soleil déclinait derrière les bâtiments de la ville. Pendant ces chaudes semaines estivales, j’avais l’habitude de rentrer chez moi à vélo. Alors que je traversais la rue pour récupérer ma bicyclette, l’absence de vie autour de moi m’interpellait. Suivant mon itinéraire routinier me conduisant dans de petites ruelles pavées, je sentis tout à coup une présence étrangère. Je n’avais croisé personne jusqu’à présent mais je pouvais maintenant discerner des bruits de pas dans mon sillage. Sans me retourner, je commençais à presser la marche. Le bruit semblait s’accentuer. Mon pouls allait de plus en plus vite et ma respiration faisait de même. Accélérant le pas de plus belle, je comprenais que cette présence était bien réelle. Quelqu’un était dans mon dos et ce quelqu’un se rapprochait de moi. 
Si je courais, mes chances de lui échapper seraient paradoxalement moins grandes qu’en continuant à marcher. Mes chaussures à talons n’appréciaient que peu les pavés qui se tenaient en dessous d’elles, par conséquent je pouvais courir mais j’étais sûre que celui qui était à mes trousses irait plus vite. Mon vélo n’était plus qu’à deux ruelles d’ici, si je maintenais le rythme sans paniquer je pouvais le gagner à temps. Enfin ça, c’est ce que je pensais à ce moment précis. Malheureusement ce n’était qu’une utopie. En réalité, j’avais sous-estimé la distance qui me séparait du son que j’entendais. Mon sang se glaça, il était juste derrière moi. 


Deux secondes plus tard, je sentais une forte pression sur mon bras droit. Ça y est, il me tenait. Mille questions auraient dû se bousculer dans ma tête mais une seule m’importait vraiment. Qu’allait-il m’arriver ? La meilleure chose à faire dans cette situation était de garder son calme et c’était l’option que j’avais choisie, du moins en apparence. En voyant la taille de la main qui recouvrait mon petit poignet, je compris rapidement que c’était bel et bien un homme qui se tenait derrière moi. Stoppée net, il tira violemment mon bras pour me tourner face à lui. Il était très grand, la seule chose que je pouvais voir de lui était son torse. Sans que je n’aie eu le temps de me défaire où de prononcer quelques mots pour le repousser, il se saisit de mon deuxième poignet pour me coller brusquement au mur. C’est à cet instant précis que je le vis. L’aigle sur son insigne. Le symbole de l’armée américaine. C’était mon tour. 
Les rumeurs que j’avais entendues se concrétisaient devant moi. Ces femmes qui se faisaient agresser, allais-je devenir l’une d’elles ? Je n’étais plus moi-même, je vivais la scène à l’extérieur de mon corps. Je savais pertinemment ce qui allait se produire mais je ne savais comment l’en empêcher. J’étais sûre que lui parler n’aurait aucun effet puisqu’il n’entendrait pas un traître mot que j’aurais pu prononcer, pour moi la seule alternative était de le frapper en criant à l’aide. Restait à savoir si quelqu’un allait m’entendre. 


Avant qu’il ne se rapproche plus près pour bloquer définitivement toute tentative de mouvement, je pris tout mon élan pour lui lancer un grand coup de genou dans l’entrejambe. En vain. Lâchant mon bras gauche, il leva la main pour me punir du geste que je venais de lui intenter. Sa paume entra violemment en contact avec ma joue, me laissant dans un grand flou auditif. Le son ne parvenait plus à mon cerveau, je n’entendais plus qu’un fourmillement constant. Cette fois-ci, bel et bien plaquée contre le mur, je sentais dans ma nuque la chaleur du souffle rapide, presque animal, de mon agresseur. J’avais beau essayer de me débattre, il s’appuyait de tout son poids sur moi. J’étais prise au piège. Il ne me restait plus qu’à crier, encore et encore, dans l’espoir qu’une autre âme errante dans ces rues ne m’entende. J’étouffais dans le tissu gris de sa chemise, je ne voyais qu’elle. Mes poumons étaient privés d’air. J’avais chaud et froid en même temps, je ne pouvais plus rien contrôler. Il était en train de me déposséder de mon humanité pour faire de moi une chose, un objet dépouillé de toute influence sur sa vie. Je continuais de hurler à pleins poumons en le sentant passer ses mains sous ma jupe pour attraper mes sous-vêtements. Mes poings frappaient son buste dans une ultime tentative de dégagement. Dans quelques secondes, il serait trop tard. 


Les larmes commençaient à couler sur mon visage, je fermais les yeux. Ma respiration était bloquée, dépourvue de tous mes sens, j’avais rendu les armes. À cet instant, je m’étais résignée à subir ce qui m’attendait sans sourciller. Si ça devait arriver, cela devait se terminer le plus vite possible. Mon regard changeait du tout au tout sur les victimes d’agressions sexuelles. Comme beaucoup, je pensais que ces personnes, ces “filles“ étaient forcément toutes du même type. Des jeunes filles, provocatrices, dépourvues de quelconque jugement ; il n’en était rien. Quand un homme décidait de s’en prendre à une femme, il succombait à une pulsion. Lorsque cela arrivait, les événements étaient gouvernés par ce seul et unique instinct et le prédateur prenait le dessus sur sa proie. Finalement, j’étais punie pour le jugement que j’avais pu avoir. La vie m’apportait la preuve que moi aussi, quel que soit qui j’étais, je pouvais devenir une victime.
 Soudainement, le fourmillement que j’entendais fut interrompu. C’était la voix d’un homme. En moins d’une seconde, une main agrippa l’épaule de mon agresseur et le tira en arrière, m’entraînant dans sa chute. De ce fait, celui qui me tenait lâcha l’emprise qu’il avait sur moi. Immédiatement je me relevais pour m’écarter de la mêlée. L’homme qui — jusque-là — prenait ma défense maintenait son antagoniste au sol. Pris au piège à son tour, il leva les bras pour attraper le cou de mon sauveur dans le but de l’étrangler. Ne se laissant pas faire, il ferma son poing et lui asséna un violent coup à la tête. Étourdi sur le sol, les bras étendus le long du corps, le soldat était désormais hors-jeu. 

EXTRAIT 2 — Jeudi 23 août 1945, 20h

Il était temps pour moi de descendre rejoindre George. En prenant mon sac, je vis Lauretta, accoudée derrière la fenêtre. Sans doute le regardait-elle, mais en me saluant elle ne dis pas un mot. Ce n’est qu’une fois en bas que je le vis. Il était là, de l’autre côté de la rue, sur le trottoir. 
Vêtu comme à son habitude d’une simple chemise blanche et d’un pantalon beige, il tenait dans la main un panier. Lorsqu’il m’aperçut à son tour, son visage s’illumina. Je sentais en lui, une sorte de soulagement. Il s’avança pour traverser la rue afin de me rejoindre. À mesure qu’il s’approchait, mon cœur s’accélérait. Arrivé à ma hauteur, il posa le panier et sans rien dire, il me serra dans ses bras. Notre étreinte dura plusieurs secondes, sentir son odeur et ses bras autour de moi suffisait à me rassurer. Ici, il ne pouvait plus rien m’arriver. 
Tout en souriant, il se baissa pour ramasser ce qui me semblait être un pique-nique, pris ma main et nous commencions à marcher. 

« — Je vous emmène au cinéma en plein air ce soir, j’espère que vous n’avez pas mangé, dit-il. 
Non pas encore, le cinéma est une très bonne idée. 
Nous marchions tranquillement en direction du parc. Une fois à destination, je vis au milieu de l’étendue verte, un drap tendu grâce à une corde attachée entre deux arbres. Plusieurs couples étaient déjà installés sur l’herbe, pour beaucoup, assis sur une simple veste. George lui, avait pris une couverture. Une fois qu’il l’eut posée méticuleusement sur le sol, nous pouvions nous asseoir. 
Le film ne commençait pas tout de suite, nous disposions donc d’un peu de temps pour manger en discutant. 
« — Est-ce la première fois qu’ils montent un cinéma en plein air ici ? demanda George.
Non, ils le font plusieurs fois pas an, c’est d’ailleurs comme ça que mes parents ont découvert le cinéma, dis-je en souriant. 
Ce souvenir me coupa dans mon élan. Je continuais à sourire en regardant dans le vide. Il posa sa main sur la mienne.
Ils vous manquent n’est-ce pas ? dit-il doucement. 
— Oui, la vie sans eux est… difficile. 
— Je suppose que vous évitez d’en parler avec votre tante. 
En effet, je refuse d’additionner mon chagrin au sien. Elle a déjà tellement de choses qui la préoccupent, je préfère garder tout ça pour moi. 
— Vous êtes quelqu’un de bien Élisabeth, vous pouvez m’en parler si vous en avez besoin. 
Il me regardait dans les yeux, il était prêt à m’écouter raconter ce qui me rendait triste chaque jour qui passait, et je me sentais suffisamment en confiance pour le faire. 
Tout est arrivé si brusquement. Ce jour-là, j’étais à la rédaction, je décrivais depuis plusieurs jours dans mes articles la catastrophe que causaient les bombardements des alliés. Le jeudi, il y avait déjà eu des dizaines de morts. Puis j’ai entendu à nouveau le bruit des bombardiers, c’était trop proche pour que ça ne soit pas encore pour nous. Quelques secondes plus tard, la déflagration retentissait. Une fois le calme revenu, je pris mes affaires pour aller rendre compte de la situation. C’était devenu une habitude, mais cette fois les choses allaient être différentes. Le silence pesait sur les rues, il n’y avait plus que ruines et poussière dans de nombreux quartiers de la ville. Sans vraiment savoir où les bombes avaient atterri, je me dirigeais logiquement vers le nuage de fumée. C’est là que j’ai compris. Je me suis mise à courir. Je connaissais trop bien cet endroit. C’était chez mes parents. Quand je suis arrivée, il n’y avais plus rien, le bâtiment était entièrement détruit. J’ai attendu des heures, des heures en regardant les pompiers fouiller les décombres de ce qu’il restait de cet immeuble qui avait été notre maison. Ça a duré une éternité avant que l’on ne vienne m’annoncer qu’il n’y avait aucun survivant.
Je ne voulais pas réaliser ce qu’il se passait, je suis retournée au journal et j’ai écrit mon papier comme j’avais écris tous les autres. Le soir, je n’avais plus nulle part où aller. Je devais annoncer à ma tante que son frère, dont elle était si proche, était décédé. Elle était dévastée, moi je ne pleurais pas. Ils ne pouvaient pas partir de la sorte. J’ai mis plusieurs semaines pour l’accepter. Quand ça a été le cas, Lauretta commençait doucement à s’en remettre tandis que moi, je n’arrivais plus à vivre. Mon amour pour eux était indescriptible, ils étaient tout pour moi. Ma mère m’avait appris à me défendre, à me battre pour me faire une place. Mon père lui, me conseillait et passait tout son temps à essayer de me faire rire. Il ne se passait pas un jour sans que nous n’ayons des nouvelles les uns des autres. Nous étions heureux et j’avais encore tellement besoin d’eux. 

George serrait ma main plus fort, pour la première fois quelqu’un savait réellement ce que j’avais vécu. 

C’est une véritable tragédie. Votre frère, Charles, c’est bien ça ? Est-il au courant ?
Je n’en ai aucune idée, je lui ai fait envoyer une lettre pour le lui annoncer plusieurs jours après leur mort. Je ne saurais dire si elle est parvenue jusqu’à lui. 
L’écran s’anima tout à coup, il faisait totalement noir, le film pouvait commencer. Je me blottis contre celui pour qui j’avais désormais tant d’affection et restais ainsi jusqu’à la fin de la projection. 

La soirée se terminait et nous étions de retour devant la porte de mon immeuble. Depuis notre départ du parc, l’ambiance était devenue plus pesante. Lui comme moi savions qu’il allait falloir se dire adieu. 
Il se tenait devant moi, mes mains dans les siennes, son visage était empreint de tristesse. Il regardait vers le bas quand il se mit à lever les yeux vers moi d’un air sérieux.
— Écoutez, je sais que nous nous connaissons depuis peu et à quel point il est dur pour vous de vous attacher a nouveau. Quand je vous ai rencontrée, j’ai senti qu’il y avait quelque chose de différent en vous. Vous étiez si intrigante, j’ai eu envie de comprendre pourquoi vous étiez si fermée. Puis vous m’avez accordé votre confiance et vous vous êtes livrée à moi. Mon seul et unique but en découvrant votre vulnérabilité a été de vous protéger. C’est devenu la chose la plus importante à mes yeux, m’assurer que vous vous sentiez bien. Et pourtant, c’est quand je vous ai vu frapper cet homme dans la maison hantée que je suis tombé amoureux de vous. J’ai l’impression d’avoir encore tant de choses à apprendre à vos côtés. Pour la première fois, je serais prêt à confier chacune de mes parts d’ombres avec quelqu’un. Avec vous. Depuis que mon départ a été annoncé, je me meurs à l’idée que nous soyons séparés. Et en vous l’apprenant j’ai cru lire dans votre regard qu’il était de même pour vous. Élisabeth, je refuse de précipiter les choses cependant, je refuse également d’être éloigné de vous sans avoir pu vous connaître entièrement. Il y a d’autres options pour nous. Sachez que si vous me le demandiez, je serais prêt à rester en France.

Ce que je venais d’entendre était si douloureux. J’aimais cet homme, je l’aimais du plus profond de mon être. Lui et moi pouvions nous comprendre sans même nous regarder. J’avais peur sans lui et pourtant je ne pouvais lui demander de rester en France. Cela aurait été trop égoïste, tout comme je savais qu’il ne m’aurait jamais demandé de partir avec lui. Sa vie était là-bas près des siens, près de tout ce qu’il avait construit. Notre histoire ne pouvait être que temporaire et nous en étions conscients avant même de tomber amoureux l’un de l’autre. Mon âme hurlait l’amour que j’avais pour lui mais je ne pouvais le lui avouer à mon tour. 

George ces mots me touchent profondément mais je ne saurais vous demander de rester ici pour moi. Votre vie est aux États-Unis, près de Jamie et Carlton, près de vos parents, près de votre grand-père duquel vous êtes si proche ; ils ont besoin de vous. Ce que nous avons vécu a été intense et vous m’avez accordé une parenthèse de bonheur en cette période si difficile. Mais tout cela n’aurait pu durer, je suis désolée. Adieu George. » 

En prononçant ces quelques syllabes, les larmes que je retenais débordèrent de mes yeux si bien que je me détournais de lui et courrais vers la porte d’entrée. Une seconde de plus en face de lui m’aurait poussée à prendre une décision que j’allais, pour sûr, regretter. Il tenta de me rattraper mais il trébucha sur le panier de pique-nique à ses pieds, ce qui me laissa le temps de fermer la porte avant qu’il n’y parvienne. Je montais les escaliers à toute vitesse jusqu’à atteindre ma chambre. Mes jambes ne pouvaient plus supporter mon poids. Je m’écroulais sur la moquette rouge qui tapissait le sol. J’avais mal, je souffrais d’une douleur que je ne connaissait que trop bien. J’étais revenue à la case départ, et j’allais devoir m’en relever à nouveau.

EXTRAIT 3 — Samedi 25 août 1945

Le convoi était prêt à partir en direction du port. Marie avait réussi à faire tenir toute sa vie dans la minuscule valise qu’elle avait acheté spécialement pour son départ aux États-Unis. Le moment redouté des adieux était arrivé. Après un bref au revoir, Joe s’éclipsa dans la voiture pour laisser à sa femme le temps dont elle avait besoin. Elle avait déjà fait pris congé de ses parents lorsqu’elle avait quitté leur maison, j’étais la seule qu’elle avait laissé l’accompagner. Comme à son habitude, elle était toute excitée et n’appréhendait toujours en rien l’idée de partir. 
« — Bon, je dois y aller, dit-elle.
Oui, il est temps, lui répondis-je.
Tu sais que ce n’est pas un adieu, je vais revenir te voir !
— Je sais Marie. 
— Et puis toi aussi tu vas venir me voir, en plus, il parait que George n’habite pas loin de chez Joe !
Lança-t-elle, pensant détendre l’atmosphère. 
Envoie moi une lettre lorsque tu seras là-bas, que je sache que tu es bien arrivée. 

Le Klaxon du camion qui menait le convoi retentit, le départ était imminent. 
— Allez viens par là, dit-elle. 
Je la pris dans mes bras quelques instants.
Je t’aime Marie, prends soin de toi. 
Moi aussi je t’aime, ne t’en fais pas pour moi Élisabeth. Merci pour tout, dit-elle en s’éloignant, à bientôt.

Les véhicules s’éloignaient et mon cœur se brisait. Je laissais enfin échapper les larmes que je retenais jusqu’ici. La seule personne à laquelle je pensais était George. En si peu de temps, il était devenu mon ami, mon confident mais surtout il était le premier homme que j’avais aimé aussi fort ;  du plus profond de mon être. Je n’avais plus rien et il m’avait aidé à rebâtir ma vie, à me rendre heureuse à nouveau et à présent je ne pouvais plus imaginer cette vie sans lui. Le destin l’avait placé sur mon chemin et il avait tout fait pour me protéger quelqu’en soit le prix. Le laisser partir avait été la meilleure chose à faire pour nous deux et pourtant il me semblait que c’était la pire décision que j’ai pu prendre de ma vie entière. 

EXTRAIT 4 — Mardi 20 novembre 1945, ouverture du procès

Le procès allait être ouvert. Beaucoup l’avaient attendu, et enfin, les principaux responsables du Troisième Reich allaient être jugés. La liste des accusés comptaient vingt-quatre noms d’Allemands nazis. Seuls vingt-et-un d’entre eux étaient présents, les trois autres ayant échappé à cette sentence par la mort, la fuite ou bien pour des raisons de santé. Un juge avait été nommé dans chacune des quatre puissances représentées dans les accords de Londres ayant mené à ce procès. 
Nous en parlions depuis des mois et enfin, nous allions pouvoir y assister. L’année qui s’était écoulée avait permis d’interroger les accusés, depuis le suicide de Robert Ley, l’un d’entre eux, la surveillance psychologique était à son niveau maximal. 
Dans le carré presse, ma place était bien définie. Dans cette grosse machine d’organisation, aucune place n’était laissée à l’improvisation. Je me retrouvais au milieu de journalistes de toute nationalité, mes deux voisins eux, étaient néanmoins français. 
Patiemment, nous attendions le début du procès dans le calme. Les juges firent leur apparition quelques minutes plus tard. Après que nous nous soyons tous levés, le juge britannique Geoffrey Lawrence, à qui l’on avait confié la présidence, ouvrit la séance. Pendant pas moins de cinq heures, l’acte d’accusation fut énoncé. La lecture assistée par les interprètes que nous avions couverts de louanges depuis notre arrivée rendait finalement les choses bien plus longues. Elle était très pratique certes, mais elle multipliait par deux le temps d’audience. 

Après une journée plus que riche pour les pages blanches de mon carnet, la séance prit fin. Les juges se levèrent un par un pour se retirer, derrière chacun d’entre eux, un militaire était posté pour assurer leur protection. Alors que je les regardais s’éclipser à la file indienne, mon cœur fit un bond lorsque que je posais les yeux sur le garde du corps du juge américain Françis Biddle. 
Je fronçais les sourcils et pinçais machinalement mon bras pour m’assurer de ce que je venais de voir. C’était lui, il était là. Il ne portait pas le même uniforme qu’à l’habitude mais j’aurais reconnu ses cheveux châtains et sa démarche entre mille. Je ne connaissais pas encore la raison pour laquelle il se trouvait ici. L’homme qui occupait mes pensées chaque jour depuis son départ était là, à une dizaine de mètres de moi. Quelles avaient été les chances pour que lui et moi nous retrouvions à des kilomètres de nos maisons respectives, cette rencontre était inattendue. Pendant quelques instants je restais fixée à mon siège, dans une incapacité totale de sortir cette image de mon esprit.  

EXTRAIT 5 — Mercredi 21 novembre 1945, 18h30

J’étais arrivée en avance dans le petit salon de l’hôtel qui nous avait été accordé pour l’interview de Françis Biddle. Alors que j’aurais dû lire une dernière fois les questions que je comptais poser à mon interlocuteur, mes pensées se bousculaient. George serait-il aux côtés du juge, se souviendrait-il de ce que nous avions vécu l’été précédent, et si oui, comment se passeraient nos retrouvailles ? 

Cinq minutes plus tard, le juge américain fit son apparition dans la pièce. Je m’apprêtais à le saluer lorsque j’eus un temps d’arrêt en voyant celui qui entrait derrière lui. George lui, s’arrêta net. Il me fixait sans pouvoir dire mot. L’expression sur son visage était si profonde, il avait l’air bouleversé. 
Secouant la tête, la voix de Robert vint me rappeler ce que j’avais à faire. Je saluais finalement le juge et l’invitais à s’asseoir en face de moi. Après m’être présentée, je commençais à poser mes questions. En réalité, je n’aimais pas procéder en exprimant une à une les interrogations que j’avais couchées sur le papier avant de venir. J’aimais être préparée pour l’interview certes, mais je préférais discuter avec mon interlocuteur plutôt que de lui asséner un interrogatoire policier. Et ce jour-là j’eus de la chance, Françis Biddle s’était montré très agréable. Cet homme d’une soixantaine d’années avait déjà vécu de nombreuses choses et avait tout un tas d’anecdotes à raconter. Bien qu’il fut né en France, il avait été choisi par le président Truman pour représenter les États-Unis à Nuremberg. Pendant près de deux heures, nous passions en revue les divers sujets pour lesquels j’avais de l’intérêt.
À la fin de l’entrevue, l’homme se leva pour prendre congé. Discrètement, alors que je remettais mon gilet, George s’approcha de moi pour me demander le numéro de ma chambre. Je le lui donnais et tout en partant, il me fit le signe qu’il m’y rejoindrait ensuite. 

Dix minutes plus tard, j’entendis frapper à ma porte. Mon cœur tambourinait à l’intérieur de ma poitrine. Enfin j’allais pouvoir lui parler. En ouvrant la porte, je le vis, vêtu de son uniforme. Il n’avait pas changé, il était tout près de moi. Ses cheveux châtains étaient toujours tirés en arrière et je pouvais encore voir cette lueur si chaleureuse dans ses magnifiques yeux bleus. Chacun d’entre nous mourrait d’envie de poser mille questions mais nous nous sentions à la fois si perturbés. Après l’avoir longuement regardé droit dans les yeux, comme pour m’assurer que c’était bien lui qui se trouvait devant moi, j’ouvrais la discussion.
« — Que faites-vous ici en Allemagne, ne deviez vous pas rentrer aux États-Unis dans votre base à Breckinridge ? 
— Si. Et je m’y suis rendu. Après avoir réorganisé les troupes là-bas, j’ai appris que le gouvernement cherchait un homme de confiance pour assurer la sécurité de celui qui représenterait le pays au procès de Nuremberg. Ils m’ont proposé le poste et je l’ai accepté. Retourner aux États-Unis sans James était tellement dur vous savez. Nous étions rentrés dans cette division ensemble, je n’ai jamais vécu sans lui au camp. Il fallait que je sorte de cet endroit, j’avais besoin de respirer.
 
Je le regardais parler et je pouvais ressentir toute la tristesse qu’il avait en lui. Lui qui était pourtant de nature si positif était cette fois-ci plutôt vulnérable. 
Et vous Élisabeth, que faites vous ici ? Je n’aurais jamais espéré vous voir lorsque j’ai envisagé l’idée d’assister au procès. 
— Je suis là pour différents médias francophones. J’ai fait du bon travail pendant la guerre et ils s’en sont souvenu, c’est pour cela qu’ils m’ont offert cette énorme opportunité. Mais cette après-midi tout à changé, le journaliste qui était assis à côté de moi m’a révélé que j’avais peut-être l’espoir de retrouver mon frère. 

Nous avions tellement de temps à rattraper, je lui racontais tout ce qu’il s’était passé depuis son départ, l’annonce que Charles était sûrement en vie. Lui me parlait de sa vie au Kentucky, de ce qu’il pouvait apercevoir de la vie de Marie et Joe, et aussi à quel point sa vie était devenue difficile aux États-Unis. 
Au fil de la discussion, les sentiments remontaient à la surface. Et à mesure que la conversation devenait sérieuse, nos corps se rapprochaient. Ce que je ressentais pour George était intact. Les mots que nous échangions disaient beaucoup mais nos regards en disaient encore plus. J’étais incapable de lâcher cet homme des yeux. Il était tout ce que je voulais, tout ce dont j’avais besoin pour pouvoir me remettre à respirer. Si autrefois je m’étais refusée à lui avouer mes sentiments, cette fois-ci je ne pouvais plus les contenir. Les larmes montaient chaque fois que je scrutais son visage. J’avais regretté de l’avoir laissé partir chaque seconde qui avait rythmé ces quatre derniers mois. Je ne pouvais pas le laisser s’en aller une seconde fois, mon choix serait peut-être égoïste mais je devais le lui dire. 
George, je sais ce que je vous ai dit lorsque nous nous sommes quittés il y a plusieurs mois et sachez que je revois cette scène tous les jours en passant devant cette foutue porte. Je sais que je vous ai dit que je ne pourrais vous demander de rester en France et que notre histoire n’était qu’une parenthèse hors du temps mais je ne peux plus m’y résoudre. Pendant ces semaines que nous avons vécues, j’ai appris à vivre en sachant que quoi qu’il arrive vous étiez là pour me protéger. Depuis votre départ j’étouffe. Vous avez pris mon cœur et l’avez emmené avec vous en montant sur ce bateau. J’ai peur lorsque l’on m’approche et je ne peux parler à personne de ce que je vis toutes les nuits en revoyant les images de ce qu’il s’est passé avec ce GI. Dès que je sens quelqu’un s’approcher de moi, dès que je peux percevoir la respiration de quelqu’un d’autre, dès que j’entends les gens marcher dans la rue ; je me sens comme emprisonnée. Je ne peux plus vivre ainsi, vous êtes le seul avec qui je me sens en sécurité et avec qui cette angoisse constante disparaît. Je vous aime George et je l’ai compris à l’instant où j’ai dû vous dire adieu. Je ne pouvais vous demander de rester tout comme je ne pouvais vous avouer ce que je ressens pour vous. Mais aujourd’hui je ne peux plus garder tout cela pour moi. Parce que je vous aime, plus que je n’ai jamais aimé quiconque. Et si j’avais pu ne serait-ce qu’imaginer ce qui m’attendais il y a de cela quatre mois, jamais je ne vous aurais laissé partir. 
Alors que je venais enfin de lui avouer tout ce que j’avais sur le cœur, je repris conscience de mon corps et senti à quel point les larmes avaient coulées sur mes joues. Il me regardait fixement et, avant de parler, il prit mon visage entre ses mains. 
Si vous saviez combien de fois j’ai rêvé de vous entendre prononcer ces mots Élisabeth. Parce que moi aussi je vous aime plus que je n’aie jamais aimé quiconque. Vous êtes la première et la dernière personne à laquelle je pense chaque jour. Et quand je suis parti je savais que je regretterais de ne pas vous retenir pour vous pousser à avouer vos sentiments. Vous êtes une femme forte et je savais que pour cette raison vous ne laisseriez jamais transparaître vos angoisses au sujet de votre agression à vos proches. 
Il marqua une pause et reprit d’une voix douce.
Cette fois c’est fini Élisabeth, écoute-moi. C’est terminé, je ne te laisserai plus souffrir de cette façon. Tu es ce que j’ai de plus important et tu es la seule raison pour laquelle j’ai envie de vivre aujourd’hui, après tout ce que j’ai enduré. Je ne vais pas pouvoir te suivre pour le moment à cause de mes engagements ici, mais je te rejoindrais en France à la minute où ce procès sera clôturé. En attendant tu vas aller retrouver ton frère à Paris, tu vas lui réapprendre à vivre à tes côtés à Charleville et ensuite, je viendrais te retrouver. Je te le promets Élisabeth, tu m’entends ?  »


EXTRAIT 6 — Lundi 18 novembre 1946, 10h environ 

Ma discussion avec Geneviève m’avait permis de remettre mon projet sur les rails. Ce matin-là, dans ma nouvelle rédaction, j’avais décidé de présenter mes intentions à mon rédacteur en chef. Après la conférence de rédaction matinale habituelle, chacun des journalistes allait se remettre à son poste tandis que je suivais mon supérieur dans son bureau. Surpris de cette démarche, Joseph annonça la couleur sans attendre. 
« — Je vous préviens Sertand je n’ai pas de temps à perdre, encore moins avec une nouvelle recrue. 
— Ne vous bilez pas pour votre temps monsieur, je ne serais pas longue. 
— Alors qu’est-ce que vous attendez, allez-y,
lança-t-il nonchalamment. 
Je lui exposais mon idée, en prenant le soin de lui donner le détail des angles que j’allais aborder et des témoignages que je comptais recueillir pour ce dossier. Avant même que je ne lui donne une idée des délais que j’espérais pour la réalisation de cette production, il posa sur moi un regard noir. Déroutée, je ne savais pas si le sujet le révoltait ou si j’avais pu dire quelque chose qui avait pu le fâcher. Mais rien n’aurait pu me préparer à ce que j’allais entendre. 
Quelle honte Sertand, quelle ingrate vous êtes ! Avez-vous ne serait-ce que la moindre idée de ce que ces hommes ont sacrifié pour notre patrie ? Si vous le saviez, vous vous prosterneriez devant eux plutôt que de les traîner dans la boue comme vous êtes en train de le faire. Et vous espériez avoir mon accord ? Pauvre idiote, que croyiez vous ? Voilà une preuve supplémentaire de votre incompétence. Je savais qu’en récupérant une des recrues de Robert je m’exposais à une montagne d’insanité. 
La porte du bureau était ouverte, la paroi vitrée permettait à mes collègues d’assister à la scène. Les regards incrédules venant en ma direction étaient nombreux. Malgré cela, Joseph continuait à déverser sur moi sa colère. 
Sur quoi vous basez-vous ? Sur des rumeurs à ce que je vois. Apprenez qu’un bon journaliste n’écoute en rien les bruits de couloir, et surtout il sait faire la part des choses entre vérité et mensonge. Ces idioties sont lancées par des ignorantes, des femmes si transparentes qu’elles tentent de se rendre intéressantes par tous les moyens. Tout comme vous. Jamais une telle publication n’aura sa place dans les pages de mon journal, retenez bien cela. 
La colère montait en moi, je serrais mes poings si fort que pouvais sentir mes ongles entrer sous ma peau. Je ne pouvais garder mon calme face à ces paroles et à une intimidation telle. 
Que croyez-vous Joseph ? Que personne ne comprend votre petit jeu ? Vous avez tort. Vous n’êtes qu’un petit chef aigri, vous avez tellement peu de pouvoir que vous tentez d’asseoir votre influence ridicule sur tous les gens qui travaillent avec vous et ce, par tous les moyens. Le régime de la terreur ne fonctionne qu’un temps sachez-le, cela finira par se retourner contre vous et vous finirez seul face à votre honte. Une honte dont vous vous êtes couvert en prononçant votre discours sur les GI’s et la façon dont il faut être journaliste. Si vous aviez été, ne serait-ce qu’une seconde, journaliste, vous sauriez au contraire que les bruits de couloir sont la chose première qui permettent d’obtenir, in fine, une information valable. Et ces femmes dont vous parlez, ces femmes ”si transparentes qu’elles tentent de se rendre intéressantes par tous les moyens”, vous ne valez pas mieux qu’elles. Vous ne les connaissez pas, tout comme vous ne me connaissez pas moi.
— Quoi Sertand, qu’allez-vous me dire ? Que vous faites partie de ces femmes ? Que vous avez été violée par un GI ? Réveillez-vous, vous rêvez ma pauvre, vous n’êtes qu’une hystérique qui n’a aucune idée de la réalité des choses. Personne ne croira à vos fantasmes. Pas moi ni personne d’autre, vous peinez déjà à y croire vous-même
!
Il était hors de question de montrer mes faiblesses à cet homme, que dis-je, à cette ordure. Il avait dépassé tout entendement. 
Hystérie, vous utilisez ce mot comme pour décrire une maladie. Le seul hystérique dans cette pièce mon cher c’est vous et seulement vous. Vous qui devenez incontrôlable dès qu’une opinion est contraire à la vôtre. Je ne sais pas ce qu’il se cache derrière ce comportement, si c’est votre seule et unique bêtise ou si les choses vont plus loin. Mais bien que vous insinuiez le contraire, je suis journaliste et rien d’autre, je finirais par percer à jour ce que vous dissimulez derrière votre haine. 
Sans attendre de réponse de sa part, je sortis de son bureau, récupérais mes affaires et quittais la rédaction. 
La scène qui venait de se produire était irréaliste. Tout était devenu hors de contrôle. Bien qu’un homme puisse être machiste et borné, je sentais que les choses allaient plus loin que ce que Joseph ne laissait entendre. 
Quoi qu’il en soit, ce dossier devait être montré et lu. Pour toutes celles qui avaient été victimes de ces agressions, pour que tout le monde connaisse la vérité, parce que j’en avais besoin. Robert lui, savait qu’en plus d’être une thérapie pour moi, ce papier serait d’utilité publique. Se taire, faire abstraction, omettre ce ”détail” de l’histoire était inimaginable. ”Qui ne dit mot consent.” Et notre rôle, notre devoir de journalistes, nous qui avions la parole, était de montrer toutes les facettes des événements. 
Désormais, mon seul et unique objectif était la parution de mon travail. Et je savais que quels que soient les obstacles qui se dresseraient sur mon chemin, j’y parviendrai. 

Et si on écrivait votre histoire ?

Chaque projet est une aventure humaine et littéraire. Si vous souhaitez donner vie à vos mots et faire rayonner vos souvenirs, je serai ravie de vous accompagner dans l’écriture de votre biographie.

L’éclat des récits partagés.

Derrière chaque mot, une émotion. Derrière chaque récit, une trace indélébile.

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